jeudi 14 mars 2019

Sa parole est d'or







Citation : "La librairie est en crise, les éditeurs ont le morale [(sic! lapsus)]* à zéro."

Pierre Assouline.

(Facebook, 14/03/19).


35 ans de critiques et de choix éditoriaux inapropriés, les unes entraînant inexorablement les autres à l’abîme.

Et il faudrait qu’on pleure…

Pleurons:

Ouiiiiiinnnnnn!

C’est fait.

Les éditeurs ont la morale à zéro, semble, cela dit, un très bon début d’explication.

Ah, cet Assouline, quel homme d’esprit, et si transparent que pour un peu on verrait au travers!


Et quelle élégance : il expie par le lapsus.


*Note de lecteur complotiste tombé dans un cul-de-basse-fosse.

Franc-tireur

La vente aux enchères, inépuisable pourvoyeuse culturelle.

Il s'agit du Tireur d'épine, évidemment.

(Je n'ai pas déposé d'ordre secret!)

mercredi 6 février 2019

Sur le valet de chambre de Monsieur le Comte.


En 1789, le valet de chambre de Monsieur le Comte n'avait pas envie de voir partir en fumée le château de Monsieur le Comte, où ledit valet de chambre avait ses aises. C'est un point de vue, et c'est celui de beaucoup de citoyens, dont certains se croient quelque chose et dont bien d'autres ne sont rien. 
Question : peut-on le leur reprocher ? 
Réponse : bien sûr que oui.
Lenotre raconte qu'après l'incendie du palais des Tuileries, en 1871, l'Administration avait apposé, sur les murs de la ruine, une pancarte ainsi rédigée : 
On n'entre pas.
Et qu'une main anonyme, à la fois facétieuse et mieux informée, s'était empressée d'y ajouter :
Si, quelquefois.
Qu'y peuvent tous les valets de chambre du monde, qu'ils se croient quelque chose ou qu'ils sachent qu'ils ne sont rien? Probablement pas grand-chose.

mardi 25 décembre 2018

Trois aveugles et un borgne



Extrait d'une petite pièce, Au royaume des aveugles, écrite il y a une quinzaine d'années, et que je reprendrai peut-être un jour.  D'après Bruegel. 
Un pauvre vagabond borgne, voleur et assassin, rencontre, dans un chemin creux, trois vielleux aveugles, Matthias le très sage, Joss le très humble et Hans le mauvais, dont il va tenter de faire ses esclaves. 
Les aveugles viennent de tomber dans un fossé plein d'eau. Le borgne les tire plus ou moins de là. Premiers échanges.
(Michel de Ghelderode a écrit une pièce sur le même principe, évidemment beaucoup plus réussie que la mienne).

Le borgne, les aveugles.
(Ils entrent en scène)


Le borgne : -  Hélas, messieurs, comme vous voilà faits !

Hans : - Eh ! Nous le voyons bien !

Matthias : - Nous ne le voyons que trop !

Joss : Humblement, nous le voyons !

Le borgne : - Vous le voyez ? Mais avec quoi, grands dieux ? Vos yeux sont-ils cachés dans vos musettes et sortent-ils de là sans qu’on les aperçoive ?

Matthias : - Nous voyons tout avec nos mains.

Hans : - Quand un homme sort du bouillon, qu’il est trempé jusqu’aux os, qu’il en grelotte comme nous faisons, croyez-vous qu’il ait besoin de voir ?

Joss : - Vous oubliez son nez !

Les autres : - Hein ?

Joss : - Son humble nez ! Son nez lui fait sentir, pour ainsi dire,  dans quelle humble matière il est tombé !

Le borgne : - Et le mien aussi,  qui peux voir devant moi !  Dieu que vous sentez mauvais!

Joss : - Humblement, nous puons ! Jamais puanteur et humilité ne furent, jusqu’à cet humble jour, plus intimement mêlées que sur l'humble surface de mon humble personne ! Mais qu’était-ce donc, au juste, qu’il y avait dans ce fossé ?

Matthias : - Suffit, humble Joss !

Hans : - Par ma foi ! Je le sais bien ce qu’il y avait là-dedans, je n’ai nulle besoin qu’on me le dise. Il me suffit de savoir qu’il me faudrait tout autre chose pour me débarbouiller !

Joss : - Oh, l’humble toilette qu’on ferait avec ça !

(Tous quatre rient)


Le borgne : - Mais voyons un peu le reste : y aurait-il d’autres choses que vous seriez capables de voir  aussi bien que ceux qui ont deux yeux, ou même un seul ?

Matthias : - Quantité de choses ; mais ce que nous voyons encore le mieux, c’est ce qui est caché. Ce fossé où nous sommes tombés et dont tu nous as tirés, certes nous ne l’avons pas vu. Et nous ne voyons pas davantage les haies où les murs, et nous glissons sur le bord des rivières et dans les mares. Mais, si, au lieu de ce fossé, il y avait eu, je ne sais pas, mettons une âme…

Hans : - …Une vilaine âme !

Joss : - Humblement noire !

 Matthias : - …Ou si blanche qu’elle se confondrait avec la transparence de l’air (on m’a appris que l’air est transparent). Eh bien cette âme, nous l’aurions mieux vue que tu ne verras jamais aucun fossé.

Joss : - Et nous ne serions pas tombés dedans !

Le borgne : - Et ces âmes, comment les voyez-vous ?

Matthias : - Par la voix. Une âme souffrante tremble sur les cordes de sa voix, comme un bateleur prêt à tomber de son fil.

Joss : - Une âme heureuse, une âme humblement heureuse saute des cordes de la voix et vole jusqu’au firmament, comme une humble brindille enflammée !

Hans : - Les mauvaises âmes font trembler ces cordes, car à force de faire le mal elles ont pris peur d’elles-mêmes !

Matthias : - Et les âmes quelconques ne font rien, elles, ne font rien trembler…

Joss : - … Et ne s’envolent nulle part.

Le borgne : - Et ces âmes quelconques, sont elles nombreuses ?

Matthias : - Les plus nombreuses, hélas!

Hans : - Et les plus dangereuses, car elles sont le fumier où se vautre le mal.

   Joss : - L’humble mal !

Le borgne : - Mais à quoi peut diable vous servir tout ce savoir ?

Matthias : - Le bâton !

Hans : - Le sale bâton des méchants !

Joss : -  Leur humble bâton !

Matthias : - Et la bourse des bons !

Hans : - Si rare ! Et si vite refermée qu’on croit parfois que bons et méchants sont les mêmes.

Joss : - Et l’âme des veuves ! Il ne faudrait pas oublier les humbles veuves: elles ont pour nous de si humbles bontés !

Hans : - C’est une bonne âme qu’une veuve, surtout quand personne ne la regarde !

Matthias : - C'est une bonne âme qu'une veuve, lorsqu'elle s'égaie joyeusement parmi ceux qui ne voient pas!..

Joss : - ...Mais qui si humblement se repaissent des appâts de la veuve!

Le borgne : - Ainsi, messieurs, vous prétendez pouvoir décrire l’âme d’un  homme. Dire si elle est blanche ou noire…

Hans : - Ou rouge !

Joss : - Ou mauve !

Matthias : - Ou tranquillement bleue ; celles-là sont les plus rares ; il y a bien longtemps que nous n’avons croisé d’âme bleue. C’est à se demander s’il en existe encore une de par le monde. Qu’importe la couleur : qu’un homme se présente et nous voyons son âme, toute son âme ! De haut en bas ! Aussi vrai que nous ne vous voyons pas!

Le borgne : - Comme s’il était nu ?

Hans : - A poil !

Joss : - Humblement nu !

Le borgne : - Ainsi, de la mienne, par exemple, comment la voyez vous ?

Matthias : - Parlez un peu, pour voir.

Le borgne : - Que dirai-je ?

Joss : - Ne sauriez-vous quelque humble prière que vous pourriez nous réciter?

Le borgne : Aucune !

Matthias : - « Pater Noster… » ?

Joss : -  Humble « Ave Maria… » ?

Le borgne : - Jamais entendu ça, ou de suffisamment loin pour ne pas m’en souvenir !



Hans : - Est-ce qu’il y voit ?

Le borgne : - D’un œil.

Joss : - Est-il bon ?

Le borgne : - Autant qu'il peut !

Matthias : - Alors dites-nous ce que vous voyez autour de vous, et nous jugerons votre âme.

Hans : - Nous sommes le tribunal des âmes !

Joss : -  Ses humbles juges !

Le borgne (effrayé) : - Pour rire, au moins ?

Hans : - Pour rire ou pas : ce sera selon !

Matthias : - Et qui rira …

Joss : - Humblement, verra !

Le borgne : - Et bien, je vois, de mon œil unique, mais combien attentif, je vois premièrement, trois aveugles.

Joss : - La voix est basse.

Matthias : - Ce n’est peut-être pas la voix qui est basse.

Le borgne : - Dois-je continuer ?

Matthias : - Autant qu’il vous plaira. (aux deux aveugles) Et  vous autres, taisez-vous !

Le borgne : - Le premier a le visage d’un saint…

Joss : - … Humblement, je crois bien que c’est de moi, l’humble Joss, qu’il parle !

Hans : - Et je jurerais pour ma part, la mauvaise part du mauvais Hans, que c’est d’un autre qu’il s’agit !

(Rire du borgne et de Hans)

Joss : - Entends, Matthias, comme on se moque de moi. Est-ce que je ne suis pas, à ma manière un saint ?

Matthias : - N’écoute pas les rires, humble Joss : tu es saint autant que tu peux l’être.

Le borgne : - Le second a fort mauvaise figure.

Joss : (A Hans) : - C’est toi !

Hans : - Pour sûr que c’est moi ! Et qui veux-tu que ce soit. Je ne sais pas moi-même à quoi je ressemble, et je crois bien que si je pouvais me contempler bien en face, je ne me trouverais pas si mauvaise figure ; mais que veux-tu ? Les autres disent que ma face est mauvaise, et qu’on y lit le mal comme un clerc dans son livre lirait les les Pères de l'Eglise. Ils l’ont toujours dit, tous ceux que j’ai connus, et tant d’autres, des inconnus, croisés dans les rues : « regarde la gueule de celui-là, comme elle paraît mauvaise ! ». « Si elle le paraît, c’est qu’elle l’est ». On fait peur aux petits enfants, et les femmes les emportent en leur ordonnant de regarder ailleurs. C’est ainsi et on n’y changera plus rien.

Le borgne : - Et le troisième, ma foi, porte la plus belle trogne d’imbécile qu’il m’ait été donné de voir.

Matthias : - Mais dites-nous un peu monsieur…

Hans : - Dites-nous pour voir !

Matthias : - … Comment voyez-vous qu’un homme est bon, ou mauvais, ou sot comme notre compagnon ?

Le borgne : - Comment je le vois ? Mais par ma foi, il suffit qu’on le regarde ! Si vous pouviez le voir seulement un instant, vous n’auriez pas besoin d’explications. Ce visage est en lui-même un puits de bêtise : ce front qui se plisse, comme si la moindre pensée était un effort impossible, qui fasse se tordre son esprit de douleur, n’est pas d’un homme pour lequel penser soit une chose aisée, ni même peut-être possible. Et cette bouche qui se tord, parce que la moindre billevesée est encore quelque chose de trop fort à énoncer.  Allez ! J’en ai vu des visages ! Plus que je n’aurais voulu en voir ! Bien plus ! Et quand je pense à tous ceux qui se planteront encore devant moi avant que je crève, j’en vomirais de dégoût. Aucun qui porte sur lui sa bêtise comme qui dirait en bandoulière comme celui-là. On croirait voir en dedans ! Que ça fait presque peur ! Une attraction pour les foires!

Hans : - Jamais rien entendu de si juste !

Matthias : - Paix, Hans le mauvais !

Joss : - J’ai bien me cru me voir en personne, en écoutant ses paroles, et de si près que cela m’a presque fait peur !

Hans : - Humblement !

Joss : -  Et je me demande, bien humblement, s’il ne vaut pas mieux ne rien voir du tout que de s'entrapercevoir comme je viens de faire. Crois-tu pas, sage Matthias, qu’il vaut mieux ne rien voir plutôt que de courir le risque de savoir à quoi l’on ressemble quand on est l’humble Joss ? Et Dieu, m’ôtant la vue, ne m’a-t-il pas fait quelque don précieux en m’interdisant de savoir qui je suis ?

Matthias : -  Tu en sais autant que bien des hommes qui ont des yeux. La plupart ne sont pour eux-mêmes qu’une longue habitude dont ils ne voient pas venir la fin.

Le borgne : - Allons, à mon tour messieurs. En ai-je dit suffisamment, et me direz-vous maintenant qu’elle est mon âme ?

Hans : - Ne le sais-tu pas toi-même, foutu mendiant ? Et faut-il qu’un autre te dise de quelle misérable vermine tu es sur terre le représentant ?

Matthias : - Ton âme est fort basse.

Joss : - Si humblement basse qu’il faut se pencher pour l’entendre.

Le borgne : - Se pencher ? Pour écouter mon âme ?

Hans : - Entends-tu notre langue où faudra-t-il te traduire ? Se pencher, oui ça ! Ventre à terre !

Matthias : - Te l’a-t-on jamais dit ?

Le borgne : - Jamais ! Et je compte bien qu’on ne me le répète pas trop souvent. Mais vous dites : « se pencher ». Sauriez-vous me dire, vous que j’écoute, exactement jusqu’où ?

Hans : - Au plus bas !

Joss : - A l’humble bas ?

Matthias : - Très bas.

Le borgne : - Ce très bas, est-il, voyons, au niveau de mes chausses ?

(Rire des aveugles)

Matthias : - C’est trop… haut !

Joss : -  Trop humblement haut !

Hans : - Il y a fort à parier que ton âme n’a jamais seulement grimpé jusque là !

Joss : - Peut-être a-t-elle humblement essayé ?

Hans : - Mais elle a renoncé.

Le borgne : - Vraiment ? Vous m’effrayez !

Hans : - Entendez ce benêt qui a peur de son âme !

Matthias : - N’as-tu jamais craint la tienne ?

Hans : - Très souvent au contraire, comme s’il s’était agi de l’âme d’un autre, celle d’un méchant inconnu capable de tout.

Le borgne : - Mais cette âme si basse…

Joss : - « Creusante » !

Le borgne : hein ?

Matthias : « Âme creusante ». Sont dites creusantes, les âmes qui, au lieu de s’élever, descendent au contraire, aussi bas qu’une âme puisse descendre. 

Hans : - Comme si elles étaient armées d’une pelle.

Le borgne : - Bon ! Mais cette âme (comment dites-vous?) «creusante », si bas qu’elle se trouve, serait-elle susceptible de s’élever, quelque jour, au niveau où grouille la vermine ?  

Joss : - Ni humble jour ! Ni humble nuit !

Le borgne : Là où creusent les vers ?

Matthias : - Jamais ! 

Hans ; - Cette âme est née pour creuser. Qu’elle creuse donc en silence et qu’elle nous laisse en paix !

Le borgne : - Comme vous me faites mal !

Hans : - C’est ton âme !

Joss : - Ton humble âme !

Matthias : - Suffit, messieurs, car s’est pécher que de désespérer un homme, si bas soit-il. Mais ne vous semble-t-il pas que cette âme si basse pourrait présenter quelque affinité avec une autre que nous aurions déjà croisée ?

Hans : - Laquelle ?

Joss : - Est-ce pas l’âme de ce roi, qui vint nous causer, alors qu’il se promenait dans les rues, comme le dernier particulier ?

Matthias : - C’est cela : la même âme exactement !

Hans : - Ah, oui, je m’en rends compte, et rien n’y manque !

Joss : - Pas la plus humble parcelle !

Le borgne : - Messieurs, voici qu’après m’avoir fort attristé vous venez de me ramener à la vie. Figurez-vous qu’il n’y a guère plus d’une heure, devisant en moi-même, comme seuls savent le faire les vrais solitaires, je m’étais mis en tête de trouver mon royaume, le royaume dont je serais le souverain. N’est il pas extraordinaire que quelques instants à peine après cette résolution, je me trouve avec vous et que vous m’appreniez que mon âme est celle d’un roi ?

Matthias : - Extraordinaire, en effet !

Joss : - Humblement extraordinaire !


 Hans : - Bêtise ! L’âme ne fait pas le royaume ! Et ce roi dont on parlait n’était peut-être pas davantage fait pour être ce qu’il était, que moi pour être le pape !

Le borgne : - Il était roi.

Joss : - Il ne l’est plus !

Matthias : - La mort, messieurs, a emporté ce roi.

(Les trois aveugles se découvrent).

Le borgne : - Peu nous importe ; et peu m’importe qu’il n’ait pas été fait pour l’être du moment qu’il l’était. Et peu m’importe que je ne sois pas fait pour être roi, pourvu que je le devienne. Me suivez-vous ?

Matthias : - Nous vous suivons.

Joss : - Humblement !

Hans : - Par ma foi, je serais d’avis de ne pas le suivre de trop près. Ces gens là sont tous les mêmes. Ils vous entraînent tout doucement vers leur royaume, vous en font les honneurs, et vous y enferment. Le plus sûr moyen de devenir leur esclave est de commencer par écouter leurs sornettes.

Le borgne : - Votre méfiance vous honore, mais mon royaume est sans porte ; je ne pourrais donc vous y enfermer. Cela vous va-t-il ?

Hans : - Tout juste ; je sais bien des portes dont on n’entend pas les gonds.

Matthias : - Écoutons le tout de même. Mais où se trouve, au juste, ce royaume ?

Le borgne : - Partout où je me trouve.

Hans : - C’est le plus grand des royaumes !

Joss : - Et le plus humble !

Matthias : - Et quels en sont les sujets ?

Le borgne : - Ceux qui se trouvent là.

Joss : - C’est de nous qu’il parle.

Hans : - Eh, te l’avais-je pas dit ? Il vous prendra dans ses discours, et finira par proclamer que l’écouter c’était promettre.

Matthias : - Et dans ce royaume, quel dieu prie-t-on ?

Le borgne : - Quel dieu ? Aucun ! Si ce n’est le roi.

Matthias : - Le roi est donc un dieu !

Joss : - Un humble dieu !

Le borgne : - Que veut-il dire celui-là, avec son humble dieu ? Voilà-t-il pas qu’il raille à présent ?

Joss : - Je n’aurais garde !

 Le borgne : - Car je vous le dis solennellement, et la main sur le cœur, rien n’est plus glorieux que ce roi. Ce sont les sujets qui sont humbles, jusqu’à s’humilier devant lui !

Hans : - Et pour ceux qui ne s’humilieraient pas assez vite ?

Le borgne : - Le roi saura les humilier ! Tonnerre ! Mais n’est-ce pas déjà de la contestation ? Mon royaume, à peine né, devra-t-il subir les humiliations des méchants, comme un petit enfant abandonné dans la forêt ?

Hans : - Eh là, tout doux, beau sire, je ne suis point votre sujet !

Le borgne : - Voudrais-tu devenir mon ennemi et goûter de mes armées ? La belle reconnaissance que celle du peuple : tirez-les de leurs ennuis, et ils vous cracheront au visage ! Oublierais-tu, manant, où tu te trouvais il y a une heure ? Et qui t’en as sorti ?

Hans : - Le roi est un héros, il ne manquait plus que cela ! Je n’oublie  rien, coquin, pas même de quelle façon tu as tâté ma bourse, heureusement vide. Et je n’oublie pas non plus que, du fossé où nous étions, nous nous serions tirés seuls, comme de cent autres avant, si un imbécile de ta sorte ne s’était présenté.

Joss : - Justement !

Le borgne : - Quoi ? Voilà l’autre aussi qui va contester ! Si les idiots s’y mettent, où irons nous ?

Hans : - A la fosse !

Le borgne : - Que veux-tu toi ?

Joss : - Sire, une audience.

Le borgne : Je t’écoute, mais ne fais pas trop long ! La parole des idiots impatiente, et c’est pourquoi, le sachant, ils se doivent d’être moins bavards que les autres.

Joss : - Dans ce royaume…

Le borgne : - …Eh bien…

Joss : - Y a-t-il d'humbles fossés ?

Le borgne : -  En grand nombre, c’est un pays fertile auquel il faut de l’eau.

Hans : - Plutôt dégringoler où je pense que de me rendre là-bas !

Joss : - Mais, dans ces fossés…

Le borgne : - … Alors ?…

Joss : … Y fait-on d'humbles chutes ?

Le borgne : - Jamais !

Les trois aveugles : - Hein ?

Le borgne : - Mes doux agneaux, votre bon roi est là pour vous conduire.

Matthias : - Ce serait une belle chose qu’un royaume où l’on ne tombe plus.

Joss : - Et les humbles chemins…

Le borgne : - … Oui…

Joss : - S’y égare-t-on ?

Le borgne : - Pas davantage !

Matthias et Joss : Ah !

Le borgne : - Votre bon maître est là qui veille. A travers la brume, il aperçoit les granges et les églises où vous pourrez vous reposer. Il trouve pour vous les ombrages où s’abriter du dur soleil, et les fontaines où l’on se rafraîchit. Bonheur éternel, félicité sans nom, à ceux qui le suivront !

Matthias : - Bonheur éternel !

Joss : - Humble félicité ! Si humble qu’elle n’a pas même de nom !

Hans : - Chimères ! Vaines et entières !  Existe-t-il quelque part, le chemin dont on sait où il mène ? Allons, je ne sais pas dire ces choses-là : je n’ai jamais su démêler, comme d’autres savent le faire, ce que voit mon âme par le moyen des mots ; mais je suis encore capable de sentir à quel point tu nous mens. Tu mens comme tu respires et ton haleine pue !

Le borgne : - Crime ! Crime ! Crime ! A la garde ! Au roi !

Joss : - Crime ?

Matthias : - Quelqu’un est mort ?

Le borgne : - Crime de lèse-majesté !

Matthias et Joss (soulagés) : - Ah !

Le borgne : - Ne riez pas trop vite, car les pleurs, l’angoisse, les frayeurs, vous étrangleront bientôt, avant que vous n’ayez repris votre souffle. Ceci, seulement, si vous ne daignez m’entendre.

Matthias : - Je daigne !

Joss : - J’entends !

Hans : - Ils entendent !

 Le borgne : - Monseigneur Hans, ici présent, se mêle de penser. C’est un grand crime, et si grand qu’il n’en est pas de pire. Il faut aimer, idolâtrer le roi, le suivre, le croire, marcher, se taire, mais jamais, (vous m’entendez ? jamais !) penser. Toute pensée, y compris la plus simple, et si j’ose dire la plus innocente, doit être, purement, simplement, absolument, bannie des cœurs et des esprits. Seul le roi pense, et je voudrais vous faire comprendre, mes bien-aimés sujets, mes chers petits enfants,  mes tous petits, que c’est dans la plus simple pensée, exprimée par mégarde, que gît la graine de tout mal. Car le mal, mes agneaux, est là qui rôde perpétuellement autour de ce royaume, autour de vous, comme un boucher. Il voudrait bien entrer, se frayer un passage, vous dévorer. Sa gueule est grande ouverte !

Matthias et Joss (effrayés) : Oh !

Le borgne : - Et ses crocs sont énormes !

Matthias et Joss (même jeu) : Ah !

Le borgne : - La lame de son couteau luit dans la nuit !

Matthias : - Comme une lanterne !

Joss : - Comme l’humble Lune !

Le borgne : - Sachez, mes frères…

Joss : - Me voici l’humble frère du roi !

Matthias : - Tais-toi, humble Joss !

Hans : - Parle, au contraire, car tes sottises valent mieux que les siennes !

Le borgne : - Apprenez donc, par ma bouche, qui jamais ne mentit que la félicité de mes sujets réside dans le simple fait qu’ils m’ont abandonné leur pensée. Toute leur pensée. Et qu’il n’en subsiste dans la nuit de leur esprit pas la plus petite parcelle vivante.

Matthias : - Mais comment t’auront-ils fait ce don ?

Le borgne : - Par le grand sacrifice du dedans. Ils ont allumé dans leur esprit le feu qui consume toute chose et ne laisse rien derrière lui. C’est un grand privilège, une joie merveilleuse, et comparable à nulle autre, que d’accomplir ce prodige !

Hans : - Horreur ! Affreuse joie ! Mille mots, mille pleurs, ne sauraient dire quel deuil porteront jusqu’à la fin de leurs jours ces imbéciles qui auront cru qu’il fallait faire ce que des imposteurs leur auront commandé. Se brûler soi-même, et pour les aises d’un autre. Et ne pas savoir, au jour où il nous faut partir ce que c’est qu’être au monde. Est-ce donc ce que vous désirez, et l’ignorance et la soumission vous serviront-elles de guides ?


Le borgne : - Hans le mauvais, tu es véritablement le plus hideux humain que la terre ait porté, et nourri de son sein généreux. Car joie immense est le sacrifice dont je parle. Humilité parfaite.

Hans : - Humilité parfaite de celui qui crève de faim par ce que son seigneur a dit : «donne ! » Humilité parfaite de celui à qui l’on dit : «  va, prends cette arme, et tue cet homme qui ne doit pas vivre ». Ah, j’aimerais mieux souffrir mille morts, crever sur le champ que de vivre un instant dans le monde que tu dis.

Joss : - Hans, pourquoi ce courroux, notre roi n’a-t-il pas parlé de joie ?

Hans : Où est la joie, Hans le très humble, quand un homme t’interdit d’exister sous prétexte qu’il s’agit de la loi. Quand il te dit d’en tuer un autre qui s’est mêlé de penser. Joie, peut-être, tant qu’on pourrait croire qu’on est sur une route et que cette route mène quelque part. Mais imagine un instant le réveil de celui qui s’aperçoit un beau matin que le roi, celui-ci ou un autre, lui a tout pris : son corps dont il a fait ce que son bon plaisir aura voulu, son esprit, ne lui permettant plus même de se guider seul. Essaie d’imaginer un instant, le désespoir immense de l’homme s’apercevant en l’espace d’un instant qu’il s’est laissé tombé dans les chimères d’un autre, et que le monde où il aurait dû vivre il ne le connaîtra jamais, parce que le roi, secondé par tous ceux qui ont auront cru en lui, par tous ceux qui auront trouvé intérêt à ce qu’on le suive, ont massacré son esprit.

Le borgne : - Désordre, grand désordre du royaume ! Heureux aveugles qui ne peuvent voir les larmes du roi !

Joss : - Le roi pleure !

Hans : - Qu’il s’y noie ! Et qu’il y crève et que plus jamais nous entendions parler de son royaume !

Joss : - Mais, ô, Majesté, que mangerons-nous ?

Hans : - Voilà-t-il pas l’autre avec son estomac !

Matthias : - N’oublie pas la charité, Hans. Ce n’est pas un crime que d’avoir faim.

Hans : - Je hais ceux qui se vendraient pour une tranche de lard rance.

Matthias : - Est-ce un crime que d’avoir faim ou peur de la nuit ? Et de quêter une protection ?

Hans : - Vous verrez bien, si vous le suivez à quel genre de potence et de misère il vous mènera, et si vous serez rassurés par ceux auxquels il vous vendra !

Le borgne : - Cet homme a-t-il toute sa raison ?

Hans : - Ne voyez-vous pas où vous allez ? Il vous enchaînera et vous battra, jusqu’à ce que vous acceptiez de lui donner le peu que les bourgeois vous laissent de leurs richesses. Et le jour venu, ce chien vous revendra à d’autres. Vous sentez-vous mûrs pour devenir les objets méprisés de ce commerce ?

Le borgne : - Comme sa folie blesse le roi !

Joss : - Le roi est triste, humblement triste, car ses sujets le contredisent. Humblement, Majesté, moi le plus humble de vos sujets, je vous le demande : laissez-moi vous consoler !

Hans : - Console le donc abruti, et demande-toi s’il se trouvera jamais quelqu’un de par le monde pour te consoler d’avoir accepté de le suivre.

Joss : - Humblement, Majesté, je vous le demande : n’écoutez pas les méchants ! Je vous suis, Majesté, et je suis tout à vous. Qui aime le roi, humblement, nous suive !

Hans : - Et toi, Matthias, que feras-tu ?

Matthias : - Voudrais-tu que j’abandonne cet enfant de Joss ? Je suis bien forcé d’aller avec lui, ne serait ce que pour le protéger.

Hans : - Adieu, mon ami, et fais ce que tu pourras pour cet imbécile qui rompt notre compagnonnage.

Le borgne : - Rompre ? Qui parle de rompre ?

Hans : - C’est moi, pendard, croirais-tu par hasard que j’accepte de te suivre ?

Le borgne : - Si tu ne suis toi-même, crains de n’y être contraint !

Hans : - Viens-y, satané borgne, et tu sauras de quel bois je me chauffe.

Le borgne : - Préfères-tu ma justice ?

Hans : - Que ta justice aille au diable, démon puant.

Le borgne : - Dans mon royaume, on entre, mais on n’en sort pas à sa guise. Que tu le veuilles où non, Hans le mauvais, tu es désormais de mes sujets. 

Hans : - Jamais personne n’a forcé Hans à se rendre où il lui répugnait d’aller. Il a toujours choisi sa compagnie.

Le borgne : - Ceci est mon poignard, et mon poignard est ma justice.  Lève-toi, suis-moi, ou ce poignard prendra le chemin de ta gorge.

Hans : - (A lui-même) je me lève, tant qu’on vit, il est toujours temps de corriger un destin. Je me lève, je te suis. Mais ce soir, ou un autre, tu sauras comme la nuit a des mains.

Le borgne : - Te voici sage ! J’en suis fort aise !

Hans : - Joss, tu peux être fier de toi, nous sommes à présent ses esclaves.

Joss  :- Noël ! Noël ! Joss le très humble et ses très humbles compagnons ont un  roi!